Le jardin, du Ciel à la Terre, et inversement


Dans un contexte que tout collapsologue averti qualifierait de crise écologique mondiale, ou de « processus catastrophique » 1 , de déconstruction écocide et humanicide en expansion, devant toutes sortes de crises sans précédent, auxquelles l’humanité tout entière se trouve confrontée, depuis notre ère industrielle et l’anthropocène, il y a … le jardin.
Qu’il soit individuel, intérieur, à l’image de celui que Pangloss invite Candide à cultiver, ou bien « planétaire » , ouvrier, collectif ou partagé, qu’il soit philosophique ou épicurien, transcendantal ou encore d’Eden…, le jardin n’apparaitrait-il pas comme un refuge, cette forme d’ « oasis » ou d’« ilot de résistance » qu’ Edgard Morin 2 appelle de ses voeux ?

Une source de culture
Sur un plan culturel, les jardins, depuis la nuit des temps, ont été façonnés par l’Homme qui y exprime aussi bien son travail des végétaux que ses tendances culturelles, esthétiques, intellectuelles ou spirituelles du moment. Ils ont marqué successivement chaque siècle sous leurs diverses formes, du « jardin secret » au jardin originel d’Eden, du jardin enclos (hortus conclusus) dédié à la vierge Marie, aux mythiques jardins suspendus de Babylone, du jardin éducatif comme école ou « École jardin » 3 , à l’image de celui d’Épicure, pour qui le jardin visait la paix de l’âme ou l’ataraxie, d’Erasme, de Virgile ou de Juste Lipse4, jusqu’aux jardins des plus contemporains : du classique anglais, japonais au potager du roi, du jardin Art Déco au jardin vertical, du jardin privé au jardin public, du jardin de curé au jardin communautaire… dont le jardin ouvrier, jusqu’au jardin collectif ou partagé : notre écolieu du plan du Pont !

Un trésor pour l’esprit
Si tous ces jardins ont bel et bien inspiré de nombreux auteurs de diverses disciplines, nous sommes encore surpris de ses riches dimensions immatérielles, intellectuelles, philosophiques, symboliques, artistiques, historiques, sacrées, spirituelles, psychologiques ou psychothérapeutiques 5, sociologiques 6, mythologiques voire « magiques »7 . Ainsi, comme de multiples oeuvres en témoignent, si Robert Harrison8 se base notamment sur de très nombreuses références littéraires pour penser la condition humaine au travers du jardin, ce dernier peut s’entendre comme l’un des objets au plus haut niveau de la philosophie de la connaissance. Il peut ainsi représenter « notre double, entre sagesse et déraison »9 , le reflet anthropologique, sociologique, philosophique ou poétique de notre relation au monde naturel ou imaginaire.

Une invitation au sacré
Selon Pierre Grimal10, l’apparition des jardins suppose une agriculture qui, maîtresse de la technique, ne produit pas seulement des plantes vivrières : « ces cultures s’adressent moins aux humains qu’aux divinités. Le jardin, en ses origines, est inséparable du sacré ». Michel Onfray11, à l’évocation des « Géorgiques » de Virgile, nous rappelle que le poète parle des travaux des champs « en enracinant sa pensée dans le terreau sacré des Dieux » : dès le labourage, les divinités sont invoquées. Cette approche virgilienne de l’invocation des puissances célestes pour favoriser leur participation aux affaires terrestres, se retrouve chez de nombreux auteurs : le jardin comme « miroir de l’infini »12, comme « Art de la sagesse » 13, « labyrinthe du monde » 14, ou encore comme « horticulture transcendantale » 15

Un texte de Férédéric ELY – chercheur en science des communications

Bibliographie

1 Larrere, C., Larrere, R. (2016), Les transitions écologiques à Cerisy. Natures Sciences Sociétés. vol. 24, p. 242-250, https://www.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2016-3-page-242.htm
2 Morin, E. (2019), La fraternité, pourquoi ? Résister à la cruauté du monde, Actes sud
3 Delesque, G. (2021), L’Ecole Jardin : anthropologie, histoire et pédagogie des jardins collectifs et familiaux, Education. Normandie Université, thèse de doctorat en Sciences de l’éducation, Université de Rouen, https://theses.hal.science/tel-03506286
4 Michel, A.P. (2001), De Virgile à Juste Lipse : sagesse et rêverie dans le jardin, Histoire de jardins, Lieux et imaginaire, PUF
5 Stuart-Smith, S. (2021), L’équilibre du jardinier : renouer avec la nature dans le monde moderne, Albin Michel
6 Stoessel-Ritz, J. (2016), Les nouvelles socialités urbaines, Sociologies, http://journals.openedition.org/sociologies/5358
7 Courtès, N. (2006), Les Jardins d’Armide, du topos classique au mythe moderne, Les mythologies du jardin de l’antiquité à la fin du xixe siècle, PUB
8 Harrison, R. (2020), Jardins, réflexions sur la condition humaine, Ed. Le Pommier
9 Brunon, H. (1999), Le jardin, notre double : sagesse et déraison, Ed. Autrement
10 Grimal, P. (2015), Les jardins, Les Dossiers d’Universalis, Vol. 24, Ed. Encyclopédie Universalis
11 Onfray, M. (2015), Cosmos, une ontologie matérialiste, Flammarion,
12 Weiss, A. (1992), Miroirs de l’infini : le jardin à la française et la métaphysique au XVIIe siècle , Seuil
13 Tachibana, N. (2000), Le jardin Zen comme « Art de la sagesse » , Ed. Plume
14 Brunon, H. (2008), Le jardin comme labyrinthe du monde : métamorphoses d’un imaginaire de la Renaissance à nos jours, Ed. Musée du Louvre, Presses Paris-Sorbonne
15 Onfray, M. (2004), Une horticulture transcendantale, Conférence, Université populaire de Caen, Contre-histoire de la philosophie Vol 4 La résistance au christianisme, d’Erasme à Montaigne, Cours du 24 février 2004, https://www.youtube.com/watch?v=BaJQDUWEuiI ;
16 Ély, F. (2024) . Quelle communication propre au jardin collectif ? Approche exploratoire de l’écolieu du Plan du Pont. Communication & Organisation, (2), 163-185. https://doi.org/10.4000/138sc.


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